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Jeudi 27 mars 2008
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Série : Les pipes de poche

Les fumeurs de pipe bien pensant estiment qu'un pipier digne de ce non ne devrait pas verser dans le miniaturisme des brûle gueules et autre pipes de poche. Ces pipes ne pourraient pas procurer le plaisir d'une fumée fraîche et sèche. Ce n'est pas entièrement faux.

Mais on pourrait argumenter par ailleurs qu'un artisan achevé devrait s'essayer parfois, à relever des défis, ne serait ce que par curiosité et à titre exceptionnel. Peter Brakner (Danemark) était à l'évidence un de ces gars qui n'avait peur de rien. Un peu fou, un peu atypique, un peu marginal. Cela ne l'a pas empêché de se tailler de son vivant une excellente réputation fondée sur la qualité de ses réalisations et en particulier son fameux guillochage aussi fin que des cheveux. Ses pipes sont reconnaissables entre mille grâce à cette finition dont il est l'inventeur et que d'autres, et non des moindre, ont essayé d'imiter.

Toujours est-il que notre danois n'a pas reculé là où d'autres n'auraient eu que mépris ou haussement d'épaules. Sa pipe de poche, destinée au marché américain et qu'il est possible de dater du début des années 70, est pour le moins surprenante.

 
   

La simplicité du foyer contraste avec le baroque du tuyau qui n'est pas sans rappeler les pièces de jeu d'échecs en vigueur avant le standard Staunton. Les artisans s'en donnaient à coeur joie en multipliant les rondelles et c'est un peu l'impression qui reste en contemplant le tuyau entièrement tourné de la main de Brakner.

Bien que cela ne paraisse pas ici, il partageait avec Tom Spanu l'habitude d'une marque distinctive originale sur ses tuyaux : le point vert (1). Avant eux, les pipes Canadiennes Blatter avaient inauguré subrepticement ce club très fermé.

Les clichés de cette pipe ont du mal à traduire la "micro-rustication" (2) dont il a jalousement gardé le secret jusque dans sa tombe.

Mais ces deux gros plans pris sur d'autres pipes permettront au lecteur de se faire une assez bonne idée de cette finition caractéristique baptisée "Antique" par le maître danois.

Les pipes de poche signées Brakner ne sont pas légion. Il les a néanmoins produites sur une durée relativement longue puisqu'on en trouve déjà un modèle dans le catalogue de son revendeur favori, W. O. Larsen, début des années 60. Le tuyau de celle-ci me semble d'avantage adapté à la forme de la pipe et d'une ergonomie plus sure eu égard à sa portabilité.

Cette image est recomposée à partir d'éléments du catalogue

Sans doute faut-il les considérer comme le résultat d'une expérimentation, d'un petit plaisir qu'il se faisait de temps en temps, ce qui leur confère le droit de paraître dans ces colonnes dédiées à l'exceptionnel autant qu'à l'étrange.

Nomenclature   Dimensions  
Valeur
       
 
Brakner Antique
Hand-Cut Denmark
  Long : 8,9 cm
Haut : 10,7 cm
 
21,50 €
31.00 US$
(Estate)

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(1)
Point vert et estampillage des pipes de Peter Brakner
Point vert et estampillage des pipes de Tom Spanu
Point vert et estampillage des pipes Blatter

(2)"Rustication" est la traduction de guillochage en anglais


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Samedi 22 mars 2008

Je leur dois l'existence même de ce blog. Sans eux, sans leurs clichés, ce site ne pourrait vivre. Il s'agit de toutes ces personnes qui photographient les pipes pour les mettre en vente sur les sites d'enchère en ligne.

Je reconnais maintenant ces vendeurs à la simple vue des images qu'ils publient : chacun possède son style, sa mise en perspective, ses angles de vue. Il est vrai que certains me cause bien du souci en apposant sur chaque cliché un tampon ou un filigrane à leur nom. Mais c'est de bonne grâce que je me prête à l'exercice consistant à faire disparaître ces graffitis du plus mauvais effet dans le cadre de mes articles. Qu'ils me pardonnent. J'ai appris aussi à remédier aux fonds d'image vert pomme ou orange snack-bar qui vous font mal aux yeux, et les quadrillages centimétriques ou les napperons de grand-mère ne résistent pas plus longtemps au lifting.

Les vendeurs qui se donnent de la peine et proposent des images de leurs pipes qui sont nettes, de grandes tailles et en nombre, ne sont pas légion. Une douzaine d'artistes tous pays confondus poussent leurs présentations jusqu'à montrer systématiquement leurs pipes sous des angles immuables ce qui permet de retrouver régulièrement, au même endroit, le détail de la pipe qui vous intéresse : toujours deux photos pour montrer les deux faces de la lentille, deux autres pour mettre en exergue les marquages sur les cotés gauche et droit de la pipe, automatiquement une photo du logo, s'il existe. La sixième photo dans les annonces d'untel correspond régulièrement à une vue de dessous. Certains commencent toujours leurs séries avec un gros plan sur le fourneau, d'autres ne dérogent jamais à l'habitude de montrer une vue globale de la pipe à vendre.

Tout cela crée une identité du vendeur qui, malheureusement, ne remplace pas ce qui donnerait un réel éclairage de sa personne : son portrait. Quoique...

Une pipe bien cirée, bien lustrée, peut renvoyer l'image de celui qui la photographie et on a parfois accès ainsi à l'envers du miroir. Certains vendeurs se doutent-ils qu'ils sont sur les traces de Jan van Eyck ?

Jan van Eyck, Les époux Arnolfini (1434)
Panneau de bois 82 × 60 cm

Le peintre avait installé derrière le couple un miroir grand angle renvoyant l'image de l'artiste face à sa toile, sur laquelle il a peint le miroir renvoyant l'image de l'artiste face à sa toile... Les boucles d'oreilles de "La vache qui rit" avant l'heure, une mise en abyme.

J'ai souvent essayé de discerner dans ces reflets tordus, torturés par les courbures de la pipe, quelque information sur l'origine de ces illustrations qui font le coeur de mes articles. Une manière de passer derrière l'écran en quelque sorte et sûrement aussi l'expression d'une frustration à ne pas pouvoir communiquer directement avec mes généreux bienfaiteurs. Las, on n'y discerne la plupart du temps qu'ampoules, néons, fenêtres ou encore le bout d'un objectif.

Et puis, parfois on voit cela :

Ce gars-là (mkelaw, USA) sait lustrer ses tuyaux de pipe ! On pourrait s'y raser.


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Mardi 18 mars 2008
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Série : Les pipes siamoises

Cette pipe porte la marque de la très ancienne maison danoise Peter Stokkebye (1882), célèbre pour son négoce de tabac et fournisseur de la couronne danoise. A ma connaissance elle a toujours fait réaliser ses pipes par des tiers et non des moindres. La collaboration avec Jorgen Larsen, par exemple, a durée plus de 30 années. Je ne pourrais dire si c'est lui qui a réaliser ce spécimen qui se joue en stéréo.

La particularité de cette pipe siamoise réside dans une virole qui permet de sélectionner le foyer actif. En tournant la bague qui se situe à la jonction entre tuyau et tige il vous est possible d'obturer ou d'ouvrir les perçages, de choisir trois positions qui correspondent aux trois situations suivantes

  • foyer gauche actif
  • foyer droit actif
  • deux foyers actifs

La simplicité du mécanisme permet cette fois-ci d'envisager de fumer des tabacs différents simultanément dans les deux foyers. Considérant la chose uniquement du point de vue technique, l'épaisseur des parois de la tête devrait pouvoir encaisser le choc calorique que provoquerait cette double combustion.

Je ne me prononcerais pas sur la pertinence de ce choix. Mais disons que cela reviendrait en quelque sorte à déguster une bonne choucroute avec un merveilleux cassoulet dans la même assiette.

Il existe moins d'une dizaine d'exemplaires de ce modèle dans le monde. Alors profitez-en bien, car vous ne risquez pas de rencontrer une de ses soeurs de si tôt.

Nomenclature   Dimensions  
Valeur
       
 
STEREO,
Peter Stokkebye,
Made in Denmark
  Non connus  
Vu à :
317,00 €
499.00 US$
(Estate)

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Mardi 11 mars 2008
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Série : Les pipes de poche

Hazelbury, Le 3 septembre 1782

Mon nom est Tom Whitfield, ancien marin au service de notre roi Georges II. J'avais a peine 18 ans en 1746 quand je suis entré dans une civette de Southampton dont le vendeur me présenta une curiosité : une pipe en merisier. Je fumais comme tous mes compagnons de l'époque des longues pipes en terre qui avaient la fâcheuse habitude de se briser au moindre branle bas de combat. Séduit par le peu d'encombrement de l'objet, sa lentille en ambre, sa décoration somptueuse, la robustesse du matériau et le baratin du vendeur j'ai fini par débourser la pièce de deux guinées qu'on en réclamait. Elle se lovait parfaitement au fond de mes poches et donnait à mes flakes un goût nouveau sans compter l'admiration des autres marins pour cet objet nouveau et si pratique.

Pipe du XVIIIieme siècle en merisier incrusté d'étain

Cette merveilleuse pipe a été ma compagne à la bataille de Toulon ou je servais sur le H.M.S. Jupiter, dans les bouges de Port Mahon à Minorque et les tripots de Port Royal en Jamaïque. J'y étais tellement attaché qu'un jour de 1757 j'y fis graver mon nom et c'est la même année, lors de la mémorable expédition, qu'elle m'a été du plus grand réconfort.

J'étais alors affecté au vaisseau de premier rang, le H.M.S. Royal George, qui logeait à lui seul 100 canons.

H.M.S Royal George selon une peinture du XVIIIieme siècle

En ce mois d'Août 1757, il était à la tête d'une armada de 31 bâtiments, 11 000 hommes et 1 300 canons qui fondait sur les côtes françaises. Nous avions pris possession de l'île d'Aix, et le 28 Août nous étions en vue de notre objectif : Rochefort, l'arsenal de la flotte française, non loin de La Rochelle qu'il était prévu de prendre dans la foulée.

L'ouverture dans la tige devait être bouchée pour fumer cette pipe

Je me rappelle l'étonnement de mes camarades lorsque je l'ai sortie de ma poche alors que nous attendions déjà depuis plus de trois heures, balancés dans notre barque, les ordres pour gagner la terre et passer à l'attaque. Il était cinq heure du matin, il faisait froid et la mer était vraiment agitée. Nous attendions là, à 1 mile de la côte, alors que les esquifs étaient jetés les uns sur les autres et heurtaient les vaisseaux

Le désordre était à son comble quand je me suis permis de bourrer et d'allumer ma pipe favorite pour patienter. A peine avais-je eu le temps de tirer quelques délicieuses bouffées, que l'ordre de remonter à bord est tombé. Alors que tout le monde voulait en découdre avec le français, cette décision du commandement, incompréhensible de tous, installa la mauvaise humeur et pour tout dire, la réprobation générale. Ce matin là je du à ma pipe de garder mon calme et me préserver de la honte qui envahit l'équipage. Elle était d'un incroyable réconfort et m'a permis de surmonter la frustration qui avait envahi tout le pont.

Cette vue présente l'obturation du perçage vertical.

Au retour, l'affaire a fait grand bruit, comme vous le savez, et tout le monde a encore en tête les accusations de couardise et les attendus de la Cour Martiale qui ont frappé le Lieutenant Général Sir John Mordaunt et le Vice amiral Charles Knowles en décembre 1757. Du coté français, l'ironie l'a disputé à la moquerie

Je chante d’Albion la fameuse entreprise
Si longtemps annoncée à l’Europe surprise.
Aux projects menaçants de cette fière cour
L’un et l’autre hémisphère a tremblé tour à tour.
Les monts sont dépouillés de leurs forêts altières,
L’océan est couvert de flottes meurtrières !
Héla ! sur quel païs, tant de foudres d’airain
Vont-ils vomir la mort qu’ils portent dans leur sein ?
Muse conduis mes pas sur le vaste Neptune ;
Des tyrans de la mer, apprends moi la fortune ;
Dis-moi par quels exploits, dans quelle région,
Ils ont fait éclater la gloire de leur nom ;
Que dis-je les vois ; déjà Mordaunt et Hauke ,
Ont pris l’ile d’Aix l’importante bicoque.
Après un si beau coup, et de si grands efforts,
Glorieux, triomphants ils rentrent sur leurs bords,
Retournent à Portsmouth, annoncent leur conquête,
Tout prêt à la payer, s’il le faut, de leur tête.
De peu d’un pareil sort, Muse, rentrons aussi ;
Aix est pris, rendu ; le poème est fini.

J'ai quitté la Royal Navy après cette malheureuse aventure pour me consacrer à mon lopin de terre. La pipe est restée ma fidèle compagne et s'est avérée aussi pratique aux champs que sur les océans.

Elle a survécut au H.M.S. Royal George qui vient de sombrer la semaine dernière à un miles au large de Portsmouth. Le fier navire était à l'ancre dans la rade de Spithead pour un chargement de rhum qui fut malencontreusement disposé entièrement à tribord. Le batiment a pris de la gîte et a embarqué de l'eau par les écoutilles de canon, sans doute mal fermées, si bien que ce fleuron de la flotte royale a sombré en un clin d'oeil. La chose serait hilarante si le naufrage n'avait provoqué la perte de 900 malheureux dont 300 femmes et 60 enfants venus visiter le bâtiment.

Nomenclature   Dimensions  
Valeur
       
 
Tom Whitfield   Long : 10,1 cm  
1,135 US$
740,20 €
(Estate)

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Tous les faits, leur date et leurs protagonistes sont authentiques.... y compris le nom du marin lui même.


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