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Samedi 1 novembre 2008
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Série : Les pipes de poche

Dans la sempiternelle succession d'annonces des ventes en ligne, un titre dans la rubrique Etats-Unis a immédiatement retenu mon attention : "Vintage smoked cuban pipe" (Pipe cubaine ancienne et fumée). Une pipe au royaume du cigare ? Y aurait-il au pays de Fidel quelqu' égaré ou provocateur assez fou pour se promener une bouffarde à la bouche ? Un artisan "déviant" qui aurait eu le courage de réaliser des pipes là où le Havane règne sans partage ?

En ouvrant l'annonce dans son intégralité, j'allais, sans le savoir, ouvrir une porte vers des horizons bien moins tropicaux mais tout aussi riches. La forme générale de la pipe témoigne à l'évidence d'une facture très occidentale qui la range sans ambiguïté dans nos pipes de poche.

En regardant de plus près le marquage mon étonnement ne fait que redoubler : T-E-U-F deux fois donne bien "Teuf-teuf" qui n'est à priori pas une onomatopée hispanique.

...

L'autre face de la pipe ne laisse plus de doute à un lecteur francophone sur l'origine de l'instrument et nous fait comprendre immédiatement la confusion dramatique du vendeur étasunien.

Après un premier sourire amusé, le lecteur francophone comprend aisément que cette pipe était vendue par une civette parisienne qui a eu l'heureuse idée de faire graver son adresse dans les flancs de ses pipes. Piqué au vif, l'envie m'a pris d'en savoir plus sur cette boutique.

Votre serviteur n'est qu'un pauvre provincial. Il ne connait de sa capitale que les recoins fréquentés à titre professionnel, quant au Boulevard des Capucines, il ne lui évoque que le jeu de Monopoly ou l'Olympia. Il va donc falloir appeler à la rescousse moteur de recherche, cartes de Paris en ligne et autres annuaires électroniques.

Google d'abord et première requête : ["A la Havane" Tabac]. Déception. Des civettes à ce nom à Calais, Chalon-sur-Saône, Versailles... mais rien à Paris.

Seconde requête : [35 bd capucines]. Surprise ! Le premier site proposé par le moteur de recherche me montre un immeuble superbe et un peu plus loin, Wikipedia m'explique que l'endroit abritait l'atelier de Nadar, le fameux photographe. Mais ce n'est pas tout : des gens aussi prestigieux que Renoir, Manet, Pissarro ou Monet y ont exposé leurs premières toiles. Ce lieu était assurément une pépinière d'artistes.

La photo du 35 Bd des Capucines date des années 1860, ce qui est peut être un peu trop ancien pour y trouver notre civette, la pipe étant du XXième siècle. Mais quel plaisir de découvrir les proportions élégantes d'un immeuble qui, par ses verrières, devait être, à l'époque, à l'avant garde architecturale. Une rue sans automobiles, bien sûr, mais des calèches en nombre. Ca sent le crottin rien qu'à contempler cette carte postale.

Si notre civette existait encore aujourd'hui elle devrait pouvoir être repérée dans des photographies plus récentes : En route, donc, pour une promenade virtuelle sur le boulevard des Capucines avec Google Map d'abord et les pages jaunes ensuite. Le premier fournit des images estivales avec des arbres pleins de feuilles qui cachent passablement l'immeuble, mais pas assez pour constater qu'il n'y a plus de civette au rez de chaussée.

Mais pourquoi ont-ils déplacé la colonne Morris à la place du banc ?

La photo des pages jaunes est moins précise mais les arbres dénudés permettent de découvrir la nouvelle verrière qui écrase l'ancienne. Du coup, l'immeuble n'a plus l'air de grand chose. Un rapide coup d'oeil sur la chaussée vous remet les pendules à l'heure. On est loin des effluves animales, des martèlements de sabots sur le pavé et autres cochers qui vous hèlent.

Il faut se rendre à l"évidence : je reviens bredouille de ma recherche. Pas de trace de "A la havane". En revanche, la prochaine fois que je passerai dans le 2ieme arrondissement, je ferai sûrement un petit détour du coté du Boulevard des Capucines pour rêver un peu devant le 35 de la belle époque des impressionnistes.

Nomenclature   Dimensions   Valeur
         
Teuf-Teuf, Déposé
A la Havane, 35 Bd des Capucines
  non connues
  10,00 €
12.50 US$
(Estate)

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Dimanche 6 juillet 2008
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Série : Les pipes de poche

Les premières pipes de poche apparurent à la fin du 19ième siècle et correspondaient à des pipes de forme standard dont le tuyau était modifié. Les deux modèles qui font l'objet de cet article semblent dater du début du 20ième parce qu'elles conservent encore l'architecture classique des pipes de l'époque tout en montrant déjà quelques évolutions symptomatiques.

Leur tige a été taillée en fonction de ce tuyau à angle droit qui devait pivoter pour réduire l'encombrement. Elle n'a plus que très peu de points en commun avec, par exemple, la tige d'une "Bent".

Mais surtout, on voit apparaître des foyers ovales qui accentuent encore davantage la compacité de ces pipes. Ainsi elles ne prenaient pas plus de place qu'une montre à gousset. Sans trop se tromper on peut affirmer que celles-ci auraient pu se trouver en 14-18 dans les poches d'un poilu.

On notera qu'en ces temps-là on était soucieux de la robustesse de ces pipes qui étaient mises à rude épreuve : la tige est renforcée pour chacune d'elles d'une bague en laiton pour aider le bois à supporter les contraintes dues à la rotation du tuyau.

Bien qu'elles aient beaucoup de similitudes, ces deux pipes proviennent d'ateliers très éloignés : la sablée est italienne et la lisse anglaise.

Serait-il possible que la pipe de poche britannique témoigne de l'existence d'un P-lip (1) bien avant que Peterson n'en revendiquât le brevet ?

Nomenclature   Dimensions  
Valeur
       
 
Pipe anglaise        

Danco
Folding pipe

  Long : 12,5 cm (ouverte)
Long : 6,3 cm (fermée)
 
13,35 €
17.00 $
(Estate)
Pipe italienne        
Made In Italy   Long : 12,0 cm (ouverte)
Long : 6,3 cm (fermée)
 
44,70 €
57.00 $
(Estate)

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(1) Le P-lip est une lentille dont l'ouverture est dirigée vers le haut pour éviter que la fumée n'arrive directement sur la langue du fumeur. Cet arrangement est sensé diminuer l'irritation bien connue des fumeurs pressés.


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Jeudi 27 mars 2008
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Série : Les pipes de poche

Les fumeurs de pipe bien pensant estiment qu'un pipier digne de ce non ne devrait pas verser dans le miniaturisme des brûle gueules et autre pipes de poche. Ces pipes ne pourraient pas procurer le plaisir d'une fumée fraîche et sèche. Ce n'est pas entièrement faux.

Mais on pourrait argumenter par ailleurs qu'un artisan achevé devrait s'essayer parfois, à relever des défis, ne serait ce que par curiosité et à titre exceptionnel. Peter Brakner (Danemark) était à l'évidence un de ces gars qui n'avait peur de rien. Un peu fou, un peu atypique, un peu marginal. Cela ne l'a pas empêché de se tailler de son vivant une excellente réputation fondée sur la qualité de ses réalisations et en particulier son fameux guillochage aussi fin que des cheveux. Ses pipes sont reconnaissables entre mille grâce à cette finition dont il est l'inventeur et que d'autres, et non des moindre, ont essayé d'imiter.

Toujours est-il que notre danois n'a pas reculé là où d'autres n'auraient eu que mépris ou haussement d'épaules. Sa pipe de poche, destinée au marché américain et qu'il est possible de dater du début des années 70, est pour le moins surprenante.

 
   

La simplicité du foyer contraste avec le baroque du tuyau qui n'est pas sans rappeler les pièces de jeu d'échecs en vigueur avant le standard Staunton. Les artisans s'en donnaient à coeur joie en multipliant les rondelles et c'est un peu l'impression qui reste en contemplant le tuyau entièrement tourné de la main de Brakner.

Bien que cela ne paraisse pas ici, il partageait avec Tom Spanu l'habitude d'une marque distinctive originale sur ses tuyaux : le point vert (1). Avant eux, les pipes Canadiennes Blatter avaient inauguré subrepticement ce club très fermé.

Les clichés de cette pipe ont du mal à traduire la "micro-rustication" (2) dont il a jalousement gardé le secret jusque dans sa tombe.

Mais ces deux gros plans pris sur d'autres pipes permettront au lecteur de se faire une assez bonne idée de cette finition caractéristique baptisée "Antique" par le maître danois.

Les pipes de poche signées Brakner ne sont pas légion. Il les a néanmoins produites sur une durée relativement longue puisqu'on en trouve déjà un modèle dans le catalogue de son revendeur favori, W. O. Larsen, début des années 60. Le tuyau de celle-ci me semble d'avantage adapté à la forme de la pipe et d'une ergonomie plus sure eu égard à sa portabilité.

Cette image est recomposée à partir d'éléments du catalogue

Sans doute faut-il les considérer comme le résultat d'une expérimentation, d'un petit plaisir qu'il se faisait de temps en temps, ce qui leur confère le droit de paraître dans ces colonnes dédiées à l'exceptionnel autant qu'à l'étrange.

Nomenclature   Dimensions  
Valeur
       
 
Brakner Antique
Hand-Cut Denmark
  Long : 8,9 cm
Haut : 10,7 cm
 
21,50 €
31.00 US$
(Estate)

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(1)
Point vert et estampillage des pipes de Peter Brakner
Point vert et estampillage des pipes de Tom Spanu
Point vert et estampillage des pipes Blatter

(2)"Rustication" est la traduction de guillochage en anglais


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Mardi 11 mars 2008
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Série : Les pipes de poche

Hazelbury, Le 3 septembre 1782

Mon nom est Tom Whitfield, ancien marin au service de notre roi Georges II. J'avais a peine 18 ans en 1746 quand je suis entré dans une civette de Southampton dont le vendeur me présenta une curiosité : une pipe en merisier. Je fumais comme tous mes compagnons de l'époque des longues pipes en terre qui avaient la fâcheuse habitude de se briser au moindre branle bas de combat. Séduit par le peu d'encombrement de l'objet, sa lentille en ambre, sa décoration somptueuse, la robustesse du matériau et le baratin du vendeur j'ai fini par débourser la pièce de deux guinées qu'on en réclamait. Elle se lovait parfaitement au fond de mes poches et donnait à mes flakes un goût nouveau sans compter l'admiration des autres marins pour cet objet nouveau et si pratique.

Pipe du XVIIIieme siècle en merisier incrusté d'étain

Cette merveilleuse pipe a été ma compagne à la bataille de Toulon ou je servais sur le H.M.S. Jupiter, dans les bouges de Port Mahon à Minorque et les tripots de Port Royal en Jamaïque. J'y étais tellement attaché qu'un jour de 1757 j'y fis graver mon nom et c'est la même année, lors de la mémorable expédition, qu'elle m'a été du plus grand réconfort.

J'étais alors affecté au vaisseau de premier rang, le H.M.S. Royal George, qui logeait à lui seul 100 canons.

H.M.S Royal George selon une peinture du XVIIIieme siècle

En ce mois d'Août 1757, il était à la tête d'une armada de 31 bâtiments, 11 000 hommes et 1 300 canons qui fondait sur les côtes françaises. Nous avions pris possession de l'île d'Aix, et le 28 Août nous étions en vue de notre objectif : Rochefort, l'arsenal de la flotte française, non loin de La Rochelle qu'il était prévu de prendre dans la foulée.

L'ouverture dans la tige devait être bouchée pour fumer cette pipe

Je me rappelle l'étonnement de mes camarades lorsque je l'ai sortie de ma poche alors que nous attendions déjà depuis plus de trois heures, balancés dans notre barque, les ordres pour gagner la terre et passer à l'attaque. Il était cinq heure du matin, il faisait froid et la mer était vraiment agitée. Nous attendions là, à 1 mile de la côte, alors que les esquifs étaient jetés les uns sur les autres et heurtaient les vaisseaux

Le désordre était à son comble quand je me suis permis de bourrer et d'allumer ma pipe favorite pour patienter. A peine avais-je eu le temps de tirer quelques délicieuses bouffées, que l'ordre de remonter à bord est tombé. Alors que tout le monde voulait en découdre avec le français, cette décision du commandement, incompréhensible de tous, installa la mauvaise humeur et pour tout dire, la réprobation générale. Ce matin là je du à ma pipe de garder mon calme et me préserver de la honte qui envahit l'équipage. Elle était d'un incroyable réconfort et m'a permis de surmonter la frustration qui avait envahi tout le pont.

Cette vue présente l'obturation du perçage vertical.

Au retour, l'affaire a fait grand bruit, comme vous le savez, et tout le monde a encore en tête les accusations de couardise et les attendus de la Cour Martiale qui ont frappé le Lieutenant Général Sir John Mordaunt et le Vice amiral Charles Knowles en décembre 1757. Du coté français, l'ironie l'a disputé à la moquerie

Je chante d’Albion la fameuse entreprise
Si longtemps annoncée à l’Europe surprise.
Aux projects menaçants de cette fière cour
L’un et l’autre hémisphère a tremblé tour à tour.
Les monts sont dépouillés de leurs forêts altières,
L’océan est couvert de flottes meurtrières !
Héla ! sur quel païs, tant de foudres d’airain
Vont-ils vomir la mort qu’ils portent dans leur sein ?
Muse conduis mes pas sur le vaste Neptune ;
Des tyrans de la mer, apprends moi la fortune ;
Dis-moi par quels exploits, dans quelle région,
Ils ont fait éclater la gloire de leur nom ;
Que dis-je les vois ; déjà Mordaunt et Hauke ,
Ont pris l’ile d’Aix l’importante bicoque.
Après un si beau coup, et de si grands efforts,
Glorieux, triomphants ils rentrent sur leurs bords,
Retournent à Portsmouth, annoncent leur conquête,
Tout prêt à la payer, s’il le faut, de leur tête.
De peu d’un pareil sort, Muse, rentrons aussi ;
Aix est pris, rendu ; le poème est fini.

J'ai quitté la Royal Navy après cette malheureuse aventure pour me consacrer à mon lopin de terre. La pipe est restée ma fidèle compagne et s'est avérée aussi pratique aux champs que sur les océans.

Elle a survécut au H.M.S. Royal George qui vient de sombrer la semaine dernière à un miles au large de Portsmouth. Le fier navire était à l'ancre dans la rade de Spithead pour un chargement de rhum qui fut malencontreusement disposé entièrement à tribord. Le batiment a pris de la gîte et a embarqué de l'eau par les écoutilles de canon, sans doute mal fermées, si bien que ce fleuron de la flotte royale a sombré en un clin d'oeil. La chose serait hilarante si le naufrage n'avait provoqué la perte de 900 malheureux dont 300 femmes et 60 enfants venus visiter le bâtiment.

Nomenclature   Dimensions  
Valeur
       
 
Tom Whitfield   Long : 10,1 cm  
1,135 US$
740,20 €
(Estate)

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Tous les faits, leur date et leurs protagonistes sont authentiques.... y compris le nom du marin lui même.


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